La gestion des écrans : vers la recherche d’équilibre

Je suis dépendante aux écrans. J’adore lire et écrire, mais je le fais sur écran. J’adore prendre des photos. Je me sers d’un écran. Sur la route, je trouve mon chemin à l’aide de mon écran GPS. Je discute avec mes amis et prends de leurs nouvelles via mon écran. Je magasine souvent en ligne, sur l’écran. Je gagne ma vie principalement devant un écran. Je me divertis souvent sur un écran : j’écoute des films, j’écoute de la musique en regardant l’artiste en concert. C’est vrai, je ne saurais m’en passer!

L’ère du numérique est bien là. Malgré les inquiétudes de différentes parties prenantes, particulièrement en lien avec l’éducation et les jeunes, il n’en demeure pas moins que même si on choisissait collectivement de supprimer tous les écrans des écoles, la société, elle, ne reculerait pas. Cela reviendrait à aliéner nos jeunes de moyens ultra puissants d’améliorer et d’accélérer leur apprentissage. Ce serait de remettre toute l’éducation à leur usage entre les mains des familles, garantissant du coup une incroyable fracture sociale.

C’est déjà un grand combat contemporain dans les familles : quelle place doit-on laisser à l’écran dans nos vies, mais particulièrement dans celle de nos jeunes?

J’ai été invitée à participer à une émission de télé autour de la question de la gestion du temps d’écran chez les jeunes. Au départ, on m’a demandé de parler de l’éthique du numérique, comment bien se comporter avec les écrans. J’ai sourcillé, mais accepté. En discutant avec la recherchiste, je l’ai emmenée sur d’autres pistes.

Il n’y a, à mon sens, aucune réponse définitive, aucune recette magique. C’est une grande question de valeurs familiales. Voici certains des points sur lesquels je me base personnellement pour construire ma compréhension de l’enjeu et structurer mes propres interventions.

Leszécrans

D’abord, il faut définir « écran ». Il y en a plusieurs types. À la maison, les téléviseurs sont dans les familles depuis le milieu du 20e siècle. On les utilise pour s’informer, se divertir de façon passive ou un peu plus activement en jouant à des jeux vidéos. Depuis plus récemment, la plupart des foyers possèdent au moins un appareil mobile dont l’usage est accessible aux jeunes. À l’école, les tableaux interactifs et projecteurs numériques sont dans les classes depuis le début des années 2010. Certaines écoles offrent des programmes où tous les élèves ont un portable ou une tablette. Et contrairement à la croyance populaire, les jeunes de ces programmes ne passent pas leur journée entière collés sur ces appareils! L’équilibre est de mise et une variété de méthodes sont privilégiées. N’oublions pas que nos jeunes, à l’école, sont entre les mains de professionnels qui ont comme mission de les éduquer, de les instruire et de les socialiser.

Un usage en vaut-il un autre?

Une piste à défricher pour se positionner dans cet univers complexe est pour moi la définition et la discrimination des usages. Il s’agit, pour avoir une meilleure compréhension du problème (s’il en est un), de départager les types d’usages de l’écran. Par exemple : lire sur une tablette, écrire à ses amis, lire les nouvelles, préparer un montage vidéo, consommer du contenu vidéo, jouer à un jeu de stratégie ou de logique, écouter une émission de radio, magasiner, gérer ses finances, parcourir son fil Facebook ou Instagram, etc. Comment se sent-on comme adulte lorsque son enfant effectue l’un ou l’autre de ces usages? Se sent-on moins démuni lorsque l’enfant lit que lorsqu’il publie des selfies sur Instagram? Fort possible, oui. L’inventaire des usages est donc très important à mon avis dans toute démarche visant à établir des limites.

L’importance de la prise de conscience et de la relation

En tant qu’adultes, une chose importante à faire aussi à mon avis est de s’assurer de parler ouvertement aux jeunes de nos préoccupations par rapport à leur usage des écrans. Il s’agit d’ouvrir la porte à mieux comprendre les appréhensions et les points de vue, d’une part comme de l’autre. Et même si ça ne se passe pas toujours parfaitement bien, je crois que les échanges résonneront tout de même de chaque côté pour favoriser, en bout de ligne, un effet positif sur la compréhension mutuelle. Le fameux « il avait donc raison! » : qui ne l’a jamais pensé (idéalement avant qu’il ne soit trop tard!)? Le but n’est pas d’imposer sa vision à tout prix, mais de semer un doute qui permettra de cheminer. Et surtout, de se rappeler que notre lien avec l’écran, en tant qu’adulte, n’est pas du tout le même que celui qu’entretiennent les jeunes. C’est possiblement la plus importante source de conflits.

Dans mon expérience jusqu’à présent, composée de plus de 20 ans d’accompagnement d’intervenants du milieu scolaire dans l’intégration des outils numériques pour favoriser l’enseignement et l’apprentissage, et de maintenant 9 ans de vie de famille avec des enfants (3 beaux garçons!), une chose semble au coeur des conflits liés aux écrans comme de leur résolution, et d’ailleurs de tout le reste : le besoin d’entrer en relation. Il y a de ces moments dans la journée où les jeunes ont besoin d’avoir une petite bulle et de se divertir sans autre but dans l’univers des tablettes. Puis, le reste du temps, si une quelconque autre invitation leur est lancée, ils embarquent à pieds joints, particulièrement si elle implique des relations avec d’autres personnes (que ce soit leurs frères, leurs amis ou leurs parents).

Souvent, un groupe d’amis se retrouve chez nous et chacun apporte sa tablette. Ils se construisent alors un monde dans lequel chacun a un rôle à jouer et les discussions vont bon train : ils sont loin de l’image populaire du chacun enfermé dans sa bulle, isolé du monde. Non, les jeux de société ne sont pas ce qu’ils préfèrent faire avec leurs amis, mais ils n’en sont pas moins des êtres sociables. Personnellement, j’interviens dans ces moments lorsque le jeu choisi est inutilement violent, je ne cède jamais à une demande d’achat à la pièce d’équipement « full hot » dans un jeu qui favorise l’addiction, et j’exige que les jeunes utilisent un langage respectueux sous mon toit. Ce sont des balises qu’ils comprennent et qui ne les restreignent pas.

Aussi, je remarque que ça dépend de leur personnalité. Autrefois, un jeune ayant besoin de moments de solitude plus importants pouvait se perdre dans la lecture d’une série de romans de 12 tomes de 800 pages chacun (c’était mon cas, j’entends encore mon père désespéré de ne pas arriver à m’envoyer jouer dehors!). Encore une fois, c’est le médium qui change. Attention, je ne dis pas qu’il ne faut pas encourager la lecture : par contre, un extrême reste un extrême.

Ceci dit, il est important de sensibiliser les jeunes très tôt aux mécanismes en jeu dans la logique marchande derrière notre société ultraconnectée. Si les avantages sont énormes, il faut demeurer vigilants par rapport aux nombreux écueils possibles : désinformation, effets des algorithmes, mécanismes d’addiction, indélébilité des traces numériques, inexistence du réel anonymat, publicité et j’en passe.

Choc de générations

Une chose qui semble aussi aider à définir ses limites familiales, c’est la prise de conscience de l’existence d’un choc de générations. Voici un exemple : quand j’étais adolescente, je pouvais passer trois heures au téléphone chaque soir à discuter de tout et de rien avec mes amies. Aujourd’hui, un jeune peut « chatter » pendant 3 heures avec ses amis et on s’offusque! C’est le médium qui change. Nous avons aussi presque tous passé des heures, étant jeunes, à essayer de conquérir le monde de Mario Bros : nos enfants ne sont pas différents aujourd’hui, mais il sont accès à des systèmes certainement plus sophistiqués. De plus, ce n’est pas parce que nous avons appris d’une certaine façon que c’est la seule : apprendre aujourd’hui n’est plus l’apanage de l’école. On peut apprendre partout et en tout temps grâce aux appareils mobiles connectés : pourquoi voudrait-on que l’école n’en bénéficie pas?

Restriction et interdiction : danger!

« Ne fais pas ça, c’est dangereux! » « Ne bois pas l’alcool ce soir! » « Je t’interdis de voir cet ami! » « Ne touche jamais à la drogue! » Hmmm, un interdit ne donne-t-il pas envie de le contourner, juste pour voir? Interdire quelque chose à un jeune revient à piquer sa curiosité si on ne prend pas le temps de lui expliquer honnêtement le pourquoi de l’interdiction. Et celle-ci doit vraiment avoir du sens pour qu’il ne soit pas tenté de la transgresser. Allez, on l’a tous fait!

En lien avec l’usage des écrans, il faut aussi prendre en compte qu’interdire l’usage d’un téléphone mobile à son ado ne revient pas seulement à le priver de jeux ou de vidéos : c’est carrément le couper de son système social, qui est vraisemblablement bâti autour d’une communauté virtuelle ayant ses ramifications dans le réel. Oui, ça peut sonner surréaliste, mais de nos jours, la vie « numérique » d’un jeune n’est pas séparée de sa « vraie vie » : elles sont interreliées. Tellement que « vie numérique » n’a pas de sens pour eux, c’est tout simplement la vie. C’est pourquoi, si on décide de confisquer un appareil à un adolescent, on peut s’attendre une réaction apparemment extrême aux yeux d’un adulte qui a vécu son enfance avec des représentations des relations sociales et du divertissement totalement différentes. Au final, éduquer plutôt qu’interdire aura certainement plus d’effets positifs à long terme!

Enfin, je lance cette piste de réflexion : quand j’étais jeune, la télé était chez moi toujours allumée (ou presque!). Chez certains de mes amis, c’était interdit de l’allumer entre telle heure et telle heure, tel jour et tel jour, et elle était utilisée comme un instrument de récompense. Si bien que lorsque LE moment arrivait, plus rien à faire : ils allaient se river devant l’écran, sachant que c’était pour un court et précieux moment. De mon côté, sachant que je n’en étais pas privée, je ne comprenais pas cette attirance. Je ne pense pas que je me sois moins bien développée qu’eux aujourd’hui. Pourtant, ces parents pensaient bien faire et ont dû argumenter maintes fois avec leurs ados pour expliquer ces règles!

Ce qu’en dit la recherche

La recherche au niveau du numérique est relativement récente et encore très contradictoire. On arrive à démontrer de bons résultats liés à l’usage de certains outils numériques en soutien au développement de diverses compétences à l’école (par exemple : la compréhension des fractions, l’écriture pour un vrai public, le développement d’aptitudes telles que la collaboration, la créativité, l’empathie, etc.).

Dans d’autres cas, on ne remarque pas d’amélioration significative entre les façons de faire traditionnelles et celles intégrant le numérique. On remarque que des résultats positifs ressortent quand les approches pédagogiques employées sont totalement différentes des méthodes traditionnelles, ce qui en revient à dire qu’il ne s’agit pas de substituer une tâche papier-crayon par une tâche traitement de texte-clavier pour voir des changements (un exercice « plate » sur papier demeure « plate » sur tablette!).

C’est la même chose de façon plus globale : on a souvent entendu que les écrans causaient la dépendance, les problèmes de poids, les mauvaises habitudes alimentaires, le manque de sommeil, etc. Cependant, ce sont souvent des corrélations qui sont démontrées scientifiquement, mais non pas des causes. Un exemple : les jeunes qui ont des troubles de sommeil utilisent des écrans plus longtemps que les autres. Ça ne démontre pas que les jeunes qui utilisent des écrans plus longtemps que les autres ont automatiquement des problèmes de sommeil. D’autre part, certaines recherches montrent par exemple que la cyberdépendance touche principalement des jeunes déjà à risque de développer des dépendances. Ce n’est donc pas un phénomène généralisé comme on peut parfois le croire. Il ne faut pas le nier non plus, mais rester dans la nuance.

Pour ceux qui sont moins familiers avec la différence entre corrélation et cause, voici une anecdote amusante. Des chercheurs allemands ont statistiquement démontré la « véracité » de la légende alsacienne voulant que les bébés sont apportés aux familles par des cigognes. En effet, ils ont prouvé qu’une maison où une cigogne a élu domicile sur la cheminée est beaucoup plus susceptible d’abriter un bébé. Donc, que les cigognes apportent les bébés! En fait non, ce serait plutôt le fait que la maison abritant un bébé soit chauffée de manière plus constante qui attire les cigognes. Néanmoins, les scientifiques ont éveillé au fait qu’un lien fort entre deux variables, une corrélation, ne suffit pas à prouver quelque chose.

La question de la lumière bleue et de la santé des yeux

Là où ça semble réellement problématique, c’est en prévention de la santé oculaire. Pourtant, même là, la recherche n’est pas catégorique. La lumière bleue, employée pour améliorer la lisibilité des écrans, serait nocive, mais pas autant que l’exposition au soleil et aux rayons UV. En ce qui concerne le développement de la myopie : bien que les écrans n’aident assurément pas la cause, c’est de façon générale le fait de passer beaucoup de temps à l’intérieur, donc de moins entraîner sa vision éloignée, qui est de façon plus générale à blâmer. On en revient à une recherche d’équilibre. Toutefois, je souhaite ici qu’on puisse s’intéresser à trouver des moyens efficaces de prévenir ces effets potentiellement nocifs sur les yeux, tout comme on a développé les lunettes solaires anti-UV et la crème solaire pour se protéger du soleil. Nous en sommes certainement capables!

En conclusion

Ayant tout cela en tête, on peut arriver à établir des balises et conscientiser chaque membre de la famille aux bénéfices comme aux contraintes sociales, émotionnelles et physiques potentielles de l’usage des écrans. Comme j’aime beaucoup dire, une fois conscient des différentes facettes, il reste à définir son dosage. Car dans cette question comme dans beaucoup d’autres, il s’agit d’une question d’équilibre.

J’aime…

Le concept d’engagement mutuel, une sorte de contrat d’usage du cellulaire ou de la tablette, défini par les parents et les enfants ensemble, signé par les deux parties.

Que l’argument des cadres de la Silicon Valley soit pris avec un grain de sel : « Oui mais, même les cadres de la Silicon Valley envoient leurs enfants dans des écoles sans écran! » Corrélation, mais pas cause. Intéressant à lire…

Jouer à Mario Kart ou à Super Mario Wii à 4 manettes en famille : du temps d’écran oui, mais que de plaisir!

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.